Adieu Damas (fin)
novembre-janvier à Bruxelles
Pendant cette période, j’ai « posté » quelques chapitres sans vous parler de la tristesse que je vivais.
J’assiste au concert de Sabah Fahri aux Beaux-Arts quasi clandestinement; j’ai l’impression que tout le monde « sait ». Je me tapis dans une loge vide.
Je visite des amis que je n’ai plus vus depuis longtemps, en France près de Valence; pendant trois jours, je leur rebats les oreilles avec mes souvenirs syriens. C’est comme si je voulais vider ma mémoire.
Je ne dis à personne en Syrie que je suis bannie, sauf à un seul ami lequel fait une enquête et me dit de patienter jusqu’à l’expiration de mon actuel visa et de demander ensuite un visa de touriste.
Le dénouement
Et puis, C. vient en Belgique de Syrie; toujours serviable, il va s’occuper de mon cas. Il a des relations. Je l’avertis : il y a quelque chose dans le pc à Damas contre moi. Il ne se laisse pas décourager et rentre avec les photocopies de mon passeport. Bientôt, il m’annonce que tout va bien, que je peux rentrer puisque mon visa est toujours valable, qu’on ne peut pas m’interdire l’entrée.
Ne faisant pas trop confiance à un futur visa de touriste, je décide de tenter ma chance. Je veux prendre congé de mes amis, trier moi-même mes affaires, organiser ce déménagement que j’avais de toute façon prévu.
Je ne sais pas ce qui se raconte là-bas à mon sujet; en allant à Damas, je montre que je n’ai rien à craindre, que je n’ai rien à me reprocher. Les choses ont changé en Syrie. Autrefois, n’importe qui pouvait t’accuser de n’importe quoi et tu volais en prison. Maintenant, les calomnies se retournent contre le calomniateur. Je n’ai donc aucune raison d’avoir peur.
Je contacte une dernière fois notre ambassade à Damas et là, devant l’imminence de mon arrivée, on se démène pour avoir des renseignements.
C’est à l’escale d’Amsterdam que je reçois un sms m’informant que je serai refoulée. Descendre de l’avion ? A Amsterdam ? Et mes bagages qui vont partir se balader ? Et mes amis qui m’attendent ? Je décide de tenter le coup quand même.
Je fais le voyage de retour à Damas dans le même état d’esprit que le voyage aller à Bruxelles. A l’arrivée, je ne suis pas étonnée d’être envoyée dans un bureau spécial. Ma carte sim syrienne fonctionne toujours et je peux contacter des amis que j’appelle à l’aide. Ils se démèneront un maximum, feront jouer leurs relations, mais rien n’y fera.
Dans le bureau, siège un officier tout à fait correct; les gens défilent pendant que j’attends. Je lui dis : je suis seulement venue déménager. Au téléphone, on me promet que je vais pouvoir entrer. Puis, la réponse de l’officier tombe : impossible. Tu ne peux pas sortir de l’aéroport.
- Et mes amis, ils peuvent venir me voir ici ? Non.
(Hanan, qui a mes clés, est en train de garnir mon frigo; elle a fait un grand repas chez elle en mon honneur. Avec Hella, on ira voir les feux d’artifice pour marquer le début de l’année Damas, capitale culturelle du monde arabe.

photo piquée chez Ammar.
Mes voisines de palier ouvrent la porte toutes les deux minutes pour voir si j’arrive. Chantal et Ali m’attendent dehors.)
- Et la valise de cadeaux, je peux la leur laisser ? Non
Pour tout compliquer, j’ai un billet apex que je ne peux pas changer; et je me vois somnoler dans un fauteuil en attendant le vol du samedi pour Bruxelles. Deux jours et demi à attendre dans un aéroport !
Heureusement, il y a un hôtel, un hôtel avec des chambres normales qui surplombent la salle des départs. Il faut payer cash, en devises; les cartes de crédit ne sont pas acceptées. J’ai assez d’Euros pour payer le prix de ma chambre. Je remplacerais le slogan d’American Express par: “Cash, never leave home without it.”
Ma carte de téléphone s’épuise rapidement, et on n’en vend qu’à l’extérieur de la zone de transit. Un jeune homme part m’en acheter une. Je suis sauvée.
Ma valise, je n’y ai pas droit. Elle disparait après avoir été plombée. Avant mon départ, j’irai la rechercher dans un hangar où il y en a des centaines, heureusement classées par provenance. La mienne étant parmi les dernières arrivées, je la repère assez vite.
Vous ne me croirez pas, mais malgré tout je suis si heureuse d’être en Syrie, d’entendre la foule syrienne, d’avoir affaire à cette profonde gentillesse syrienne, de parler longuement au téléphone avec mes amis.
Mon ange gardien apparait dans la personne de W qui seul a le droit de venir me voir parce que travaillant pour Syrian Air. Il me propose de partir le soir à Marseille, mais je chancelle de fatigue; le lendemain, il y a Paris. Je prends.
Et la cause de mon bannissement ? Je la vois de première main dans le bureau de l’officier. Son secrétaire débarque avec des listes d’auditeurs libres expulsés. Je suis sur une liste. Rien que pour apprendre cela, je ne regrette pas le voyage. Mon honneur est sauf. En fait la Syrie a expulsé TOUS les auditeurs étrangers. Donc, on ne me visait pas en particulier; ce n’est pas comme si j’avais été signalée comme jassoussa (espionne).
Pour l’expulsion, on aurait pu me laisser le temps de boucler mes affaires. Je vais essayer de faire un déménagement/liquidation de mes biens à distance. Mais ce n’est pas grave. Je pense à tous les Irakiens, les Palestiniens et tous les malheureux de la terre qui partent dans de bien plus mauvaises conditions et qui n’ont pas où aller.
Conclusion
Voici comment se terminent ces cinq années de pur bonheur.
La vie est une succession de cycles. Celui-ci a été un des meilleurs.
Choukran Souriya.
Et ce blogue ?
Il me reste des photos à publier; mes textes hackés à rééditer et quelques dernières réflexions à faire.
On me dit : ils te laisseront revenir.
Mais je n’y crois pas. A mon premier départ, le policier a bien dit Abadan, plus jamais. Et ici, je me suis heurtée à un mur. Je m’incline.
Et maintenant ?
Maintenant, on va continuer à vivre.
Comment by becher
January 14, 2008 @ 12:43 am
aie aie aie on aura plus d’histoires de la Syrie alors!
Je pense qu’il y aura toujours moyen d’obtenir un visa de touriste, une expulsion n’est pas définitive tout de même! En tout cas, je prend beaucoup de plaisir a lire tes histoires, continue comme ça!