Blog.Syrie.be

Sur les routes de Damas

Adieu Damas (fin)

Filed under: Blog — annie at 6:22 pm on Sunday, January 13, 2008

novembre-janvier à Bruxelles

Pendant cette période, j’ai « posté » quelques chapitres sans vous parler de la tristesse que je vivais.

J’assiste au concert de Sabah Fahri aux Beaux-Arts quasi clandestinement; j’ai l’impression que tout le monde « sait ». Je me tapis dans une loge vide.

Je visite des amis que je n’ai plus vus depuis longtemps, en France près de Valence; pendant trois jours, je leur rebats les oreilles avec mes souvenirs syriens. C’est comme si je voulais vider ma mémoire.

Je ne dis à personne en Syrie que je suis bannie, sauf à un seul ami lequel fait une enquête et me dit de patienter jusqu’à l’expiration de mon actuel visa et de demander ensuite un visa de touriste.

Le dénouement

Et puis, C. vient en Belgique de Syrie; toujours serviable, il va s’occuper de mon cas. Il a des relations. Je l’avertis : il y a quelque chose dans le pc à Damas contre moi. Il ne se laisse pas décourager et rentre avec les photocopies de mon passeport. Bientôt, il m’annonce que tout va bien, que je peux rentrer puisque mon visa est toujours valable, qu’on ne peut pas m’interdire l’entrée.

Ne faisant pas trop confiance à un futur visa de touriste, je décide de tenter ma chance. Je veux prendre congé de mes amis, trier moi-même mes affaires, organiser ce déménagement que j’avais de toute façon prévu.

Je ne sais pas ce qui se raconte là-bas à mon sujet; en allant à Damas, je montre que je n’ai rien à craindre, que je n’ai rien à me reprocher. Les choses ont changé en Syrie. Autrefois, n’importe qui pouvait t’accuser de n’importe quoi et tu volais en prison. Maintenant, les calomnies se retournent contre le calomniateur. Je n’ai donc aucune raison d’avoir peur.

Je contacte une dernière fois notre ambassade à Damas et là, devant l’imminence de mon arrivée, on se démène pour avoir des renseignements.

C’est à l’escale d’Amsterdam que je reçois un sms m’informant que je serai refoulée. Descendre de l’avion ? A Amsterdam ? Et mes bagages qui vont partir se balader ? Et mes amis qui m’attendent ? Je décide de tenter le coup quand même.

Je fais le voyage de retour à Damas dans le même état d’esprit que le voyage aller à Bruxelles. A l’arrivée, je ne suis pas étonnée d’être envoyée dans un bureau spécial. Ma carte sim syrienne fonctionne toujours et je peux contacter des amis que j’appelle à l’aide. Ils se démèneront un maximum, feront jouer leurs relations, mais rien n’y fera.
Dans le bureau, siège un officier tout à fait correct; les gens défilent pendant que j’attends. Je lui dis : je suis seulement venue déménager. Au téléphone, on me promet que je vais pouvoir entrer. Puis, la réponse de l’officier tombe : impossible. Tu ne peux pas sortir de l’aéroport.

- Et mes amis, ils peuvent venir me voir ici ? Non.

(Hanan, qui a mes clés, est en train de garnir mon frigo; elle a fait un grand repas chez elle en mon honneur. Avec Hella, on ira voir les feux d’artifice pour marquer le début de l’année Damas, capitale culturelle du monde arabe.
damascus_festivities1_2.jpg

photo piquée chez Ammar.

Mes voisines de palier ouvrent la porte toutes les deux minutes pour voir si j’arrive. Chantal et Ali m’attendent dehors.)

- Et la valise de cadeaux, je peux la leur laisser ? Non

Pour tout compliquer, j’ai un billet apex que je ne peux pas changer; et je me vois somnoler dans un fauteuil en attendant le vol du samedi pour Bruxelles. Deux jours et demi à attendre dans un aéroport !

Heureusement, il y a un hôtel, un hôtel avec des chambres normales qui surplombent la salle des départs. Il faut payer cash, en devises; les cartes de crédit ne sont pas acceptées. J’ai assez d’Euros pour payer le prix de ma chambre. Je remplacerais le slogan d’American Express par: “Cash, never leave home without it.”

Ma carte de téléphone s’épuise rapidement, et on n’en vend qu’à l’extérieur de la zone de transit. Un jeune homme part m’en acheter une. Je suis sauvée.

Ma valise, je n’y ai pas droit. Elle disparait après avoir été plombée. Avant mon départ, j’irai la rechercher dans un hangar où il y en a des centaines, heureusement classées par provenance. La mienne étant parmi les dernières arrivées, je la repère assez vite.

Vous ne me croirez pas, mais malgré tout je suis si heureuse d’être en Syrie, d’entendre la foule syrienne, d’avoir affaire à cette profonde gentillesse syrienne, de parler longuement au téléphone avec mes amis.

Mon ange gardien apparait dans la personne de W qui seul a le droit de venir me voir parce que travaillant pour Syrian Air. Il me propose de partir le soir à Marseille, mais je chancelle de fatigue; le lendemain, il y a Paris. Je prends.

Et la cause de mon bannissement ? Je la vois de première main dans le bureau de l’officier. Son secrétaire débarque avec des listes d’auditeurs libres expulsés. Je suis sur une liste. Rien que pour apprendre cela, je ne regrette pas le voyage. Mon honneur est sauf. En fait la Syrie a expulsé TOUS les auditeurs étrangers. Donc, on ne me visait pas en particulier; ce n’est pas comme si j’avais été signalée comme jassoussa (espionne).

Pour l’expulsion, on aurait pu me laisser le temps de boucler mes affaires. Je vais essayer de faire un déménagement/liquidation de mes biens à distance. Mais ce n’est pas grave. Je pense à tous les Irakiens, les Palestiniens et tous les malheureux de la terre qui partent dans de bien plus mauvaises conditions et qui n’ont pas où aller.

Conclusion

Voici comment se terminent ces cinq années de pur bonheur.
La vie est une succession de cycles. Celui-ci a été un des meilleurs.
Choukran Souriya.

Et ce blogue ?

Il me reste des photos à publier; mes textes hackés à rééditer et quelques dernières réflexions à faire.
On me dit : ils te laisseront revenir.
Mais je n’y crois pas. A mon premier départ, le policier a bien dit Abadan, plus jamais. Et ici, je me suis heurtée à un mur. Je m’incline.

Et maintenant ?

Maintenant, on va continuer à vivre.

17 Comments

Comment by becher

January 14, 2008 @ 12:43 am

aie aie aie on aura plus d’histoires de la Syrie alors! :( Je pense qu’il y aura toujours moyen d’obtenir un visa de touriste, une expulsion n’est pas définitive tout de même! En tout cas, je prend beaucoup de plaisir a lire tes histoires, continue comme ça!

Comment by annie

January 14, 2008 @ 7:07 am

Merci. Bien sûr que ma passion pour la Syrie ne s’éteindra pas avec mon bannissement. Je ne partage pas ton optimisme concernant un visa de touriste car on aurait pu me le donner à l’aéroport et on me l’a refusé.
Je pensais traduire des collègues blogueurs syriens. Je pense aussi continuer à étudier l’arabe. Et n’oublie pas que j’ai encore un an et demi de vieux “posts” à ressortir de mes cartons.

Comment by Yazan

January 14, 2008 @ 9:45 am

Annie,
My rough french couldnt help me understand exactly why you werent let into Syria again… but I know I felt angry, and sad because of the treatment you had.

It’s been wonderful meeting you and reading your posts. I hope we’ll be able to meet again, Brussels maybe? or even better, in Shate’ el-Ahlam ;) .

Take care of yourself my friend.

Comment by annie

January 14, 2008 @ 9:58 am

Shat el Ahlam ! You want me to cry ?

But you know, without Abou Ali, asshat is not the same any more.

I would love to meet you and Brussels is a great city.

Arigato my friend

Comment by Rime

January 14, 2008 @ 1:43 pm

Je ne suis pas si pessimiste Annie. Tu oublies que les officiers a l’aeroport suivent simplement les consignes et n’ont pas l’autorite de prendre des decisions, tandis qu’un ambassadeur peut te redonner un visa de touriste plus tard, car il comprendra bien (et expliquera a ses collegues a Damas) apres avoir etudie ton cas que tu n’as pas un profil “indesirable” et que les exceptions aux regles sont de rigueur en Syrie. Il n’y a aucune raison pour qu’on te refuse un autre visa, meme si tu ne pourra plus etre auditrice.

Il ne faut donc pas penser que c’est un adieu, mais simplement un au revoir.

Comment by annie

January 14, 2008 @ 2:14 pm

Tu sais Rime, ce n’était pas l’officier; cela est venu de plus haut.
Je suivrai ton conseil et dans quelques jours j’irai à l’ambassade.
Merci de ton soutien.
En disant adieu, je ne peux être “déçue qu’en bien”; j’ai été si sure - jusqu’à Amsterdam - que l’on me laisserait entrer que le choc a été rude.

Comment by abufares

January 15, 2008 @ 5:55 pm

Je vous remercie pour votre appel au cours de ces moments difficiles, à l’aéroport. Je n’avais aucune idée.
J’espère vous rencontrer un jour où nos destins peut choisir.

Comment by annie

January 15, 2008 @ 6:04 pm

Abu Fares, je me console en cuisinant syrien grâce à toi. Tout a une raison ici bas. Il faut accepter.

Comment by Sophia

January 16, 2008 @ 5:02 am

Annie,

Oulala, je m’absente quelques jours de ce blog et quand j’y reviens c’est la catastrophe !
Sur un mode plus sérieux, je te dirais tout d’abord que je suis d’accord avec les commentaires optimistes quand à un possible retour, ensuite, je te dis, par expérience, que les endroits et les personnes que nous avons aimés, et desquels nous avons été obligés de nous éloigner, n’acquièrent leur dimension réelle en nous que par leur absence. Je suis donc certaine que cette expérience t’a transformée irréversiblement, et malgré, ou bien grâce à, cette absence, elle continuera à irriguer les pages de ce blog. Je comprends tout à fait tes sentiments.

Comment by annie

January 16, 2008 @ 9:06 am

Tu sais Sophia, je me suis tue pendant dix semaines ne voulant pas embarrasser le pays; et l’est-il ? Je ne pense pas.
En écrivant mon chagrin, je n’ai pas aidé mon cas, mais tant pis.
D’aucuns me disent : tu vas rejoindre l’opposition ? De quoi? J’ai toujours dit que c’est l’affaire des Syriens; pendant que je vivais là, je n’ai ni encensé ni critiqué le régime. Tout ce que j’ai dit sur ce pays était senti et sincère.
Les vertus de l’absence ? Après tant de bonheur ?
Je me dis que le bonheur que j’ai pris personne ne peut me l’enlever. Mais il appartient au passé.
Je vais faire venir mes copines ici en visite, si les uns et les autres l’autorisent.
Comme tu le sais, les Syriens ne sont pas les seuls à mettre les gens dehors. Ce matin, j’entends à la radio qu’une famille Kossovar va être larguée après dix ans de présence.
Seul avantage à ma situation, je vais pouvoir lire ton site plus souvent.

Comment by Hakim

January 16, 2008 @ 12:58 pm

Très chère Annie,

j’ai été très touché par tes écrits. En lisant le texte ça m’a rappelé l’Irak. En effet, ma première mission humanitaire avait débuté dans ce pays en juillet 2001, j’étais responsbale de distribution pour tous les centres spécialisés pour enfants (handicapés, aveugles, sourds et muets, orphelins et meme centre de détention). A travers cette expérience j’ai parcouru tout le pays du nord au sud, excepté la zone kurde. Un contrat initial d’un an, j’ai rempilé pour une année supplémentaire jusqu’en juillet 2003. Mais les envahisseurs sont arrivés et mon employeur a stoppé sa présence dans le pays. nous n’étions plus que 2 expatriés et l’amabassade de France voulait nous voir partir en février 2003, il a fallu que toute notre équipe irakiene se déplace pour que je finisse en larmes, embarqué dans un taxi, direction Amman, avec derrière moi, toutes ces personnes que j’ai cotoyé pendant plus d’un an et demi et que je laissé sur le trottoir, digne et humble, acceptant la fatalité comme beaucoup de musulmans le font si naturellement. de retour en France, la couverture médiatique sur l’Irak était insupportable je n’avais qu’une seule idée en tete retrouver Bagdad. Finalement grace à des contacts établis avant mon départ, très vite j’ai trouvé un moyen de retourner en Irak. Le 12 avril 2003 je retrouvais Bagdad. Mais en Novembre 2003, après l’explosion des bureau du CICR, notre chef de mission décida de nous évacuer sur Amman. UNE FOIS DE PLUS en larmes quittant mes frères et soeurs irakiens. musulmans ou chrétiens peu importe nous travaillions tous ensemble et la division ne faisait pas partie des considérations à l’époque. j’étais meme tombé amoureux d’une irakienne. Depuis, je n’ai pas oublié mes amis irakiens, je les contacte très frequemment et je cultive l’espoir de revoir un jour Bagdad. je voulais y retourner en 2005 mais mes amis irakiens s’y sont fortement opposé.
je suis aussi conscient que meme si un jour je retourne là-bas, ce ne sera pas l’Irak que j’ai connu mais juste envisager que tous mes amis retrouvent leur pays en paix serait uen grande victoire que je voudrais partager avec eux.
Annie en Syrie, moi en Irak, quelque part nous partageons la meme nostalgie mais il faut continuer d’aimer les gens que nous avons rencontré et on sait jamais, nos destinés peuvent toujours nous surprendre

Amitiés Annie

Comment by annie

January 16, 2008 @ 2:59 pm

Ton récit aussi m’a beaucoup touchée ya Hakim;l’amour d’un pays c’est comme une histoire d’amour et même si on en accepte la fin, on a mal.
Bien sûr que je continue d’aimer les gens que j’aime là-bas et bien qu’il me rejette, j’aime toujours ce pays. Je ne lui en veux même pas; inshallah, je verrai mes amis dans un pays tiers.
Les choses ne sont pas aussi simples que certains l’espèrent et je ne me fais pas trop d’illusions.
Ma lesh, no hay bien que por mal no venga. Ce sera peut-être un bien pour un mal.

Comment by Sophia

January 16, 2008 @ 4:52 pm

Annie,

Je crois que ton blog était pas mal apolitique, excepté une attitude pro-palestinienne qui fait pas mal cosnensus en Syrie je crois. Je crois tout simplement que ce sont des temps durs et incertains pour la Syrie, et la réaction ne te concerne pas personnellement, à mon humble avis. D’aileurs tu en as eu la preuve.

Comment by annie

January 16, 2008 @ 7:20 pm

Bien que j’en soufre directement, je comprends que la Syrie soit quelque peu parano ces temps-ci.
Je ne lui en veux pas trop.

Comment by yacin

January 17, 2008 @ 12:15 pm

As-salam alaykoum,

j’ai rie, j’ai pleure, j’ai rêvé, j’ai esperer
a travers votre blog. Mille !!!! merci

Allah vous garde en paix avec le monde.

Comment by annie

January 17, 2008 @ 12:55 pm

Wa alaykoum salam ya yacin.

Je suis en paix et en chagrin; mais je ne suis pas la seule en exil. Et moi, j’ai un pays et une maison, el hamdou lilallah.

Comment by annie

January 21, 2008 @ 9:41 am

Note: quelqu’un m’a demandé d’effacer son commentaire et je me suis trompée en effaçant celui de Snounou ci-dessous. Le re-voici donc mais sans les références.

Ca fait un moment que je ne suis pas venue sur ton site et j’apprends maintenant que tu es indésirable en Syrie.

Je ne sais pas ce qu’il s’est passé parce que je n’ai pas tout lu.

Je te comprends. Ne plus pouvoir retourner là-bas doit être un vrai crêve-coeur.

Moi aussi, j’adore la Syrie, j’y séjourne régulièrement et je ne peux pas m’imaginer ne pas y retourner.

Courage !

Dans quelques temps essaie d’obtenir un nouveau visa. Qui sait ? Garde espoir…

RSS feed for comments on this post.

Sorry, the comment form is closed at this time.